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Les Prieurs arrivèrent. Les Prêtres aussi. Et derrière eux… une bande de fidèles, de trolls plus ou moins conscients. Gronkorn murmura : — On tente la cérémonie ? Alors on s’y mit. Les voix s’élevèrent d’abord, hésitantes, puis plus graves, plus pleines — une prière froide, éraillée par la bière et la foi mêlées. Les champignons circulèrent, écrasés, avalés, partagés dans une ferveur poisseuse. Certains sentirent leur esprit glisser ailleurs. D’autres virent le monde onduler. Puis vint la lévitation — imparfaite, vacillante. Quelques corps quittèrent le sol dans un équilibre précaire, tandis que d’autres restaient ancrés, trop lourds ou trop ivres pour s’arracher à la pierre. La méditation suivit. Gérée à la bière et à l’instinct. Dans la plus pure tradition Bièrépunk Entre concentration profonde et ronflements sonores, chacun trouva sa manière… ou échoua à en trouver une. Et dans ce désordre sacré, dans cette tentative bancale et pourtant sincère… Un premier glyphe prit forme. Un silence s’abattit. Un silence lourd. Épais. Qui s’étira… beaucoup trop longtemps. Gronkorn s’écria : — …c’est quoi cette tête ? Le glyphe était bancal. Moche. Presque insultant pour le Froid lui-même. Öflugur éclata de rire. Grocheum trébucha dedans. Gronkorn soupira, vida sa chope et déclara : — On recommence. Alors ils recommencèrent. Plus concentrés. Plus bruyants. Plus froids. Les voix montèrent. Le sol vibra. Le chaud recula. Et cette fois… Le froid l’enserrait, rampant comme une bête affamée. La pierre de la Chapelle gémit doucement. Le glyphe vibra. Une fois. Puis deux. Un symbole se déforma. Un autre glissa légèrement. Une ligne se troubla… puis se brisa net. Un silence. — …non. Le glyphe ondula. Se contracta. Puis… Se délita. Pas violemment. Pas en explosion. Juste… comme la mousse d’une bière ratée. Un morceau s’effaça. Puis un autre. Le reste céda. Et il ne resta… rien. Un long silence tomba sur la Chapelle. Cahouatak renifla. Brume soupira : — …bon. Gronkorn fixa le sol vide. Longtemps. Très longtemps. Puis il leva sa chope : — OK. Il but. — On est nuls. Guntar éclata de rire : — Mais abandonner, on ne sait pas faire. Gronkorn fit craquer sa nuque : — Première : moche. — Deuxième : prometteuse. — Troisième : inexistante. Il haussa les épaules : — Logique. Tinette lança : — …on fait quoi du coup ? Gronkorn sourit. Un sourire large. Un sourire mauvais, sardonique, lourd de promesses. Puis il lâcha : — ON RECOMMENCE. Un souffle parcourut l’assemblée. — Mais cette fois… Il posa lentement sa chope. — …on arrête de faire semblant. Il regarda les Prieurs. — ON Y VA À FOND POUR LA SAMDI (Sainte Alliance de Mun-Di) Un rire monta, grave, rauque, chargé d’alcool et de certitudes douteuses. Un rire collectif, sans retenue. Gronkorn prit sa chope et la but en une gorgée : — PLUS DE PRUDENCE. — PLUS DE DEMI-MESURE. — PLUS DE TRUCS PROPRES. Il frappa le sol : — ON FORCE LE FROID. — ON PREND DES CHAMPIS. — ON HURLE. — ON FAIT TREMBLER LA CHAPELLE JUSQU’À CE QU’ELLE RÉPONDE. Guntar leva sa chope : — À MORT L’ENFERS ! Les autres reprirent. Le bruit monta. La tension aussi. Alors ils recommencèrent. Mais cette fois… ce n’était plus une tentative. C’était une déclaration. Dès le premier souffle, quelque chose changea. Pas d’hésitation. Pas de flottement. Les voix ne montèrent pas progressivement — elles frappèrent directement. Graves. Brutes. Alignées. Un chant sans chef d’orchestre, mais parfaitement synchronisé. Comme si quelque chose chantait à travers eux. Les champignons ne circulèrent plus comme des reliques douteuses. Ils furent gobés. Sans rire. Sans commentaire. Avalés comme un rite qu’on ne négocie plus. Gronkorn ne parla pas. Il ferma les yeux. Et pour la première fois… il arrêta de jouer. Le froid ne vint pas en rampant. Il tomba. D’un coup. Comme si la Chapelle avait oublié ce qu’était la chaleur. L’air se figea. La buée resta suspendue. Même le bruit sembla ralentir. Les corps ne lévitèrent pas maladroitement. Ils furent soulevés. lls quittèrent le sol ensemble, pris dans un mouvement commun. Même Grocheum. Même ceux qui, avant, restaient collés au sol. Plus personne n’était ancré. La méditation n’était plus anarchique. Elle était violente, puissante, l’énergie qu’elle dégageait était presque palpable. Elle emplissait chaque bouffée d’air, chaque battement de cœur. Un silence intérieur forcé. Un écrasement du bruit mental. Certains grognaient bas. D’autres hurlaient sans retenue. Mais personne ne décrocha. Puis… Le glyphe. Il n’apparut pas. Il se révéla. Comme s’il avait toujours été là, gravé sous la réalité. Et qu’on venait juste de l’autoriser à apparaitre. Les lignes se tracèrent d’elles-mêmes. Nettes. Froides. Implacables. Aucune hésitation. Aucune imperfection. Chaque symbole trouvait sa place avec une précision presque insultante. La Chapelle ne gémit plus. Elle répondit. Un grondement sourd, profond, ancien. Pas une protestation. Une reconnaissance. Le glyphe pulsa. Une fois. Et cette fois, personne ne douta. Deux fois. Le froid devint dense. Palpable. Comme une matière. Trois fois. Et là — tout s’aligna. Plus de décalage. Plus de flottement. Plus de « presque ». Tout était juste. Net. Parfait. Un silence tomba. Mais pas le même. Pas lourd. Pas gênant. Un silence… plein. Cahouatak ne renifla pas. Il sourit. Lentement. Brume ouvrit un œil : — …ah. Guntar ne cria pas. Pour une fois. Le Pascaladin resta immobile. Trop immobile. Sa chope gela lentement entre ses doigts. Mais ses doigts ne lâchèrent pas. Il tint, simplement. Croc Blanc inclina légèrement la tête. À peine. Comme à l’écoute d’un appel silencieux. Cekecetroll resta figé sur place. Comme gelé. Les yeux ouverts. Fixes. Accrochés au glyphe. Le froid s’épaissit encore. L’atmosphère se troubla. Et là — Ils le virent. Swiffer. Juste à côté d’eux. Depuis le début. Personne ne sursauta. Personne ne parla. Parce que c’était normal. Il avait toujours été là, depuis le début, bien avant le rituel. Celui‑ci ne l’avait pas invoqué. Il avait simplement forcé les choses à s’aligner, jusqu’à ce que sa présence devienne une évidence. Et Gronkorn… Gronkorn ne bougea pas. Il regarda le glyphe. Longtemps. Très longtemps. Puis il prit sa chope. La leva. Mais ne but pas. — …OK. Un souffle parcourut l’assemblée. Il eut un petit rire, discret, à peine esquissé, mais sincère. — Ça. Il désigna le glyphe. — …c’est nous. Un silence tomba. Pas un vide, mais une attente. Puis le glyphe vibra à nouveau, seul, sans appel ni geste pour le provoquer. Et le froid ne repartit pas. Il demeura, épais, posé, comme s’il avait trouvé sa place. Un froid intense, stable, enfin maîtrisé. Gronkorn vida sa chope givrée d’un trait. Le froid mordit. Il ne réagit pas. — Bon. Il craqua lentement sa nuque. Un sourire étira ses traits. Lent. Mauvais. — Maintenant… Il laissa passer un silence. Juste assez. — …on va voir jusqu’où ça va. 
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